DATE 22 FEVRIER 1994
L'AGENT DOUBLE DE LA CIA N'ETAIT PAS PAYE EN ROUBLES
L'agent double de la CIA a permis au KGB d'identifier la source privilegiée de la DST dont les informations strategiques avaient conduit Francois Mitterand a expulser 47 diplomates soviétiques en 1983.
DE NOTRE CORRESPONDANT AUX ETATS UNIS PIERRE JOVANOVIC
La DST s'était toujours demandé pourquoi sa source miraculeuse (nom de code Farawell) avait soudain cessé de transmettre ses informations. Grace à son travail desinteresse, le contre espionnage français avait non seulement identifie tous les agents du KGB en France, mais aussi leurs cibles particulieres, lui permettant de prendre des contre-mesures dramatiques et d'informer le pouvoir politique. Et lorsque l'Elysée a découvert l'étendue de l'espionnage soviétique en France, Francois Mitterand a aussitôt expulse 47 diplomates de l'ambassade soviétique. Neanmoins, conscient de la nature explosive des informations fournies par Farawell et soucieux de s'attirer la confiance de Ronald Reagan qui se mefiait du nouveau régime socialiste, bien avant l'expulsion française, Francois Mitterand a remis le dossier complet au président américain. Mesurant la portée du cadeau fait par Mitterrand, Ronald Reagan, des lors, n'a plus jamais doute de la fidelite du président français.
En revanche, ni Reagan, ni Mitterrand, et encore moins la CIA et la DST n'avaient pu se douter que le dossier secret fourni aux Américains allait aussitôt atterrir a Moscou et aider le KGB a rapidement identifier la source "miraculeuse" de la DST. En effet, peu de temps après la rencontré Mitterrand-Reagan, des informations en provenance de Moscou ont fait état du "suicide" aussi soudain qu'inexplique de "Farawell" qui trahissait au profit de la France par ideologie. Selon les informations recueillies par la DST, Farawell fut arrete, juge et execute. Comment le KGB a-t-il eu vent de sa trahison en revanche, demeura un mystère.
Personne en effet ne pouvait imaginer qu'au moment de l'activité la plus intense de Farawell, par une étrange série de coincidences, le bureau du KGB de Washington venait justement d'heriter du "gros poisson", l'agent double Aldrich H. Ames tout juste promu responsable du departement contre-espionnage, section URSS de la CIA! Habilite a examiner en détail les renseignements obtenus sur les activités du KGB, le dossier fourni par Mitterrand est passé par son bureau. Le traître russe fut trahi par un traître... américain, histoire que Hollywood ne manquera certainement pas de porter à l'écran.
EN FAMILLE
Aldrich Ames a été recrute en 1983 par le KGB pour lequel il a travaillé avec sa femme jusqu'en 1985. Par la suite, la Russie a pris le relais et Ames n'aurait jamais été detecte s'il n'avait pas baisse sa gardé. Ce qui a mis la puce à l'oreille du FBI? Son relachement dans les compte-rendus de ses contacts avec les officiels russes (il était de chargé de recruter des diplomates pour la CIA), et son train de vie. L'achat de sa maison d'Arlington pour 500.000 dollars (6 millions de francs) payée cash par exemple ne manqua pas de surprendre. Curieux pour un fonctionnaire dont le salaire annuel s'élève à 69.000 dollars, surtout lorsque ce même fonctionnaire pousse l'inconscience a s'acheter une Jaguar flambant neuve et a collectionner les cartes de credit qui lui servaient a regler des depenses somptueuses, definitivement peu compatibles avec son train de vie pourtant confortable. Aussitôt, le FBI et la CIA l'ont placé sous surveillance permanente.
Ses poubelles furent systematiquement examinees, ses trajets surveilles, son téléphone mis sur ecoute et son compte bancaire directement branche sur les ordinateurs du FBI, ce qui a permis de découvrir des virements d'une compte du Credit Suisse. Les enqueteurs onte établi que le couple Ames a reçu 1,5 million de dollars du KGB pour son activité. Par la suite, le FBI a pris Aldrich Ames en flagrant delit lorsqu'il a déposé son enveloppe dans une "boite aux lettres morte" après un trajet de sécurité complexe fleche par des graffitis sur des boites aux lettres de l'US Mail!
Le National Security Comitée s'est aussitôt reuni a Washington pour estimer les dégâts causes par sa trahison qui expliquerait aussi, entre autres, pourquoi certains informateurs moscovites de la CIA (dont la source "gtprolog", version américaine de Farawell) ont disparu soudaienemnt sans jamais laisser de traces, entre 1983 et 1985. En tant que directeur du contre-espionnage soviétique de la CIA et responsable du personnel (!!) au moment des faits, Aldrich Ames était parfaitement placé pour devoiler des informations inestimables aux Russes: noms des agents de la CIA, leur façon de travailler, leurs contacts, leurs objectifs et surtout la strategie du bureau moscovite de la CIA.
LE PARADOXE DU MARI TROMPE
"C'est le paradoxe du mari trompé" expliqué un spécialiste du renseignement: "De même qu'un mari refusé toujours de croire que sa femme le trompe, de même il est impensable pour les directeurs de la CIA ou du FBI d'imaginer que leur responsable du contre-espionnage soviétique les trahit". Et ce paradoxe n'arrivé pas qu'aux autres, bien que la trahison à ce niveau soit rarissime. Les Allemands se souviennent de l'affaire Gunther Guillaume, le collaborateur direct du chancelier Willy Brandt qui transmettait tous ses dossiers à l'Allemagne de l'Est.
Les Français se rappellent avec une certaine amertume de l'affaire Thyraud de Vosjoli. Quant aux Anglais, la credibilite de leur contre-espionnage (terrain extrêmement fertile pour le KGB) fut aneantie par l'affaire Burgess-Mc Lean. Certes, si le renseignement américain n'a pas été plus affecte qu'un autre par des affaires d'agents doubles, ses traitres furent toujours de moyenne envergure. En revanche, c'est bien la première fois qu'un fonctionnaire de CIA, chargé de contrer les activités du KGB, travaillait aussi pour les Russes.
Pour le Département de la Justice, il s'agit de la plus importante affaire d'espionnage de l'histoire de la CIA. Avec 31 ans passes au service de l'Agence (postes dans les ambassades du Mexique et de l'Italie), Aldrich Ames était insoupconnable, d'autant que lors de son retour de Rome, il fut même chargé, comme on l'a vu, de "retourner" des diplomates russes pour le compte de la CIA. Ames, âge de 52 ans et sa femme Rosario, 41 ans, risquent maintenant la prison a vie pour "intelligence avec une puissance étrangère".
Pierre Jovanovic