DATE: JUILLET 1993
QUE LA CHAIRE DES PRETRES EST FAIBLE....
Eveques harceleurs, rabbins homosexuels, cures pederastes, une serie noire de scandales sexuels a trouble toutes les confessions americaines. Seul probleme, plus les victimes sont nombreuses a en parler publiquement, plus on decouvre de cas...

DE NOTRE CORRESPONDANT AUX ETATS UNIS PIERRE JOVANOVIC
Visiblement, le célibat n'est pas aisé à vivre pour les prêtres, à moins d'être mystique et s'appeler Jean de la Croix ou Curé d'Ars. Personne n'est épargné : du bas de l'échelle (de Jacob ?) jusqu'aux synagogues en passant par les diocèses, les cas d'abus sexuels ont littéralement explosé aux États-Unis depuis un an, forçant même les évêques catholiques à se réunir en catastrophe jeudi dernier à La Nouvelle-Orléans pour crever l'abcès. Que s'est-il passé de si terrible dans les sacristies pour en arriver à une situation aussi dramatique ? Rien de bien nouveau à l'horizon, sinon que depuis peu les victimes sont moins enclines à se cacher honteusement. À tout seigneur, tout honneur, commençons par un évêque, Monseigneur Sanchez (56 ans) qui régnait sans partage sur les 300 000 âmes catholiques de l'État du Nouveau-Mexique jusqu'au jour où, presque en même temps, plusieurs jeunes femmes ont déposé des plaintes contre ce fonctionnaire de Dieu, l'accusant soit de les avoir abusées pendant leur adolescence, soit de harcèlement sexuel.
Doutant de ces affirmations, l'archevêché décida de confronter l'évêque à la première plaignante et le résultat obligea les enquêteurs à reconnaître qu'il s'était passé des choses pas très catholiques entre le jeune homme, prêtre à l'époque des faits, et la jeune fille. Pensant qu'il s'agissait d'un cas tout à fait isolé, l'archevêché a signé un chèque de 25 000 dollars à la dame afin qu'elle retire sa plainte. Mais d'autres plaintes concernant la vie sexuelle de ce prêtre, s'étalant de 1970 à 1980 (dont une pour un viol commis en 1973) s'ajoutèrent à la précédente, obligeant Monseigneur Sanchez à descendre de sa chaire et à partir en "retraite" dans un couvent. Sa démission a été acceptée presque aussitôt par le pape Jean-Paul II. Certes, que le premier qui n'a jamais péché lui jette la première pierre et, à la décharge de l'Église américaine, on pourrait penser qu'il s'agit d'un cas isolé. Malheureusement, il n'en est rien et les cas qui vont suivre donnent une excellente idée de l'ampleur du désastre, imputable non pas à la presse (à qui on reproche d'en parler) mais à l'Église américaine elle-même, qui, au lieu d'excommunier ou licencier ces prêtres manu militari, les couvre et les protège.
Descendons par exemple d'un barreau et abordons le cas du père Porter qui mériterait de figurer dans le livre Guinness des records. Hanté par les "touche pipi" qu'il a été forcé de faire au prêtre, Frank Fritzpatrick décida de déposer une plainte en 1991 contre James R. Porter afin de le retrouver. De fil en aiguille, pas moins de 67 autres victimes de ses abus sexuels se manifestèrent, hommes et femmes, et tous habitant dans une ville où le prêtre avait exercé ses fonctions, au point qu'on pouvait suivre sa carrière paroissiale sur une carte géographique, du Minnesota jusqu'au Nouveau-Mexique en passant par le Massachusetts. La justice de ce dernier État, après enquête, lui colla 48 accusations criminelles sur le dos, toutes en cours d'instruction. Et bien que ses supérieurs aient toujours été avertis par des parents indignes, jamais le père Porter n'a été inquiété : en guise d'admonestation, le diocèse s'est contenté de le muter d'une paroisse à l'autre !
Les 68 victimes qui se sont retrouvées, et ont donc fait connaissance les unes des autres, se sont regroupées en "pool" (comme les photographes de presse) afin de désigner un avocat commun pour les représenter auprès de l'Église catholique romaine. Le 4 décembre 1992, maître Roderick McLeish a annoncé que les parties étaient parvenues à un accord, permettant aux victimes de retirer leurs plaintes. Même si le montant de "l'accord" n'a pas été révélé, on peut estimer, en fonction d'autres cas, qu'il s'agit au moins de 25 000 dollars par personne, soit au total 9,5 millions de francs en moins sur les quêtes dominicales. Bien sûr, il s'agit d'un extrême, mais celui du père David Holley ne l'est pas. Phil Saviano avait 12 ans lorsque ce curé lui a montré quelques images pornographiques avant de lui demander de venir s'asseoir sur ses genoux, et Robert Curtis était âgé de onze ans lorsque le même prêtre lui montra un jeu de cartes très spécial. Joe Hafermann avait 8 ans lorsqu'il le força à une fellation dans la sacristie de l'église Saint Jude Mission d'Alamagordo.
Aujourd'hui David Holley a 65 ans et il a fallu attendre décembre 1992 pour que l'Archevêché se décide à le suspendre !!! Combien d'enfants a-t-il traumatisés ainsi au cours de sa carrière, profitant de son statut de Christ personnifié ? "Nous avons calculé que 6% des prêtres américains sont ou seront attirés un jour par un mineur", déclare Richard Sipe, un ancien prêtre devenu psychiatre. "Certains prêtres ne feront que deux ou trois victimes, alors que d'autres en abuseront 250. La moyenne se trouve entre 20 et 50", a-t-il précisé dans les colonnes du quotidien USA Today. Aujourd'hui le père Holley croupit dans une prison du Maryland, assigné dans un centre spécialisé pour le traitement des pédophiles. Et lui aussi on peut le suivre à la trace avec ses cartes pornographiques d'une paroisse à l'autre, honteusement protégé par ses supérieurs hiérarchiques.
RABBINS, PASTEURS ET PRÊTRES : UNIS DANS LE PÉCHÉ
Même si on n'en manque pas, nul besoin de donner d'autres cas, d'autant qu'il existe depuis moins d'un an une association qui regroupe les victimes de ce type précis d'abus sexuels. SNAP (Survivor Network for those Abused by Priests) compte 800 personnes abusées par des prêtres et qui ont accepté d'en parler ouvertement. Les conséquences judiciaires de ces outrances ont déjà coûté à l'Église catholique américaine (58 millions de personnes) la bagatelle de 500 millions de dollars en dommages, soit presque 3 milliards de francs. Ce demi-milliard de dollars donne une idée très précise de l'ampleur de la catastrophe : colossale. Colossale parce qu'il ne s'agit pas d'hommes ordinaires à qui on pourrait pardonner ces comportements en les mettant sur le compte d'une maladie mentale, mais bien de prêtres, des représentants de Dieu à qui les fidèles, par définition, font automatiquement confiance. Et leur crime n'en apparaît que plus affreux.
Et que les protestants et les juifs ne se réjouissent pas trop vite : l'évêque épiscopalien Steven Plummer (pourtant marié et père de 4 enfants) a été forcé de prendre un congé sabbatique le 28 mai 1993 après que ses pairs aient découvert qu'il se faisait une interprétation très personnelle du "laissez venir à moi les petits enfants". L'Église d'Angleterre a même décidé de prendre une assurance "abus sexuel" pour tous ses prêtres, effrayée par le nombre de révérends trop attirés par les boutons de culotte. Quant aux juifs, ils ne sont pas en reste non plus : en mars dernier, un rabbin de San Diego a été pris en flagrant délit en compagnie non pas d'une fidèle, mais d'un autre rabbin !! Question : avaient-ils leurs chapeaux noirs sur leurs têtes ? La chaire est vraiment très faible. Et un autre, le rabbin Robert Kirschner, de San Francisco celui-là, a été gentiment conduit à la porte de la synagogue après qu'il ait tenté de donner des cours très particuliers de kabbale pratique à quatre de ses étudiantes. Certes, les cas sont légèrement moins nombreux chez les protestants et les juifs que chez les catholiques puisque chez ces derniers, le célibat constitue une règle.
Le père Andrew Greeley, très connu aux États-Unis comme romancier, s'est servi des chiffres de son diocèse de Chicago pour établir une projection à l'échelle nationale et ce qu'il a trouvé est réellement consternant : selon lui, 2 500 prêtres américains sur 43 000 ont violé, battu ou abusé 100 000 enfants de la génération précédente, ce qui explique pourquoi, depuis 1982, les églises américaines enregistrent une plainte pour abus sexuel par jour. L'Église catholique a été conduite à ouvrir trois centres de thérapie, exclusivement réservés aux prêtres qui ont violé des enfants. Coût des soins : 50 000 F par prêtre par mois. Et toujours selon les mêmes études, de 30 à 40% des prêtres américains (aussi bien protestants, catholiques que juifs) possèdent des tendances homosexuelles prononcées. Le représentant diplomatique du Vatican à Washington, affolé, a même estimé qu'au train où vont les choses, l'Église américaine perdra 1 milliard de dollars à force de dédommager les victimes.
NE PAS JETER L'ENFANT JÉSUS AVEC L'EAU DU BAIN
"Je vais à la messe pour recevoir les sacrements parce que c'est le plus important, mais je n'écoute plus les sermons des prêtres", nous explique un paroissien du Santa Monica Church de Los Angeles, "parce que c'est le 'faites ce que je dis, ne faites pas ce que je fais'. C'est désolant d'en arriver là, même s'il existe des prêtres qui sont devenus prêtres par appel de Dieu et non pour assouvir leurs penchants". C'est la véritable question : comment expliquer en effet qu'au bout de six ans d'études les professeurs et surtout les camarades de séminaire n'aient pas détecté les inclinations de ces futurs prêtres ? C'est tout de même curieux. Réponse : les églises, face au manque de vocations, embauchent n'importe qui, ce qui explique pourquoi nous avons aujourd'hui tant de prêtres qui ne croient même pas à l'existence du Dieu qu'ils sont censés représenter et qu'ils ne craignent même pas. Mais faut-il pour cela jeter la Foi avec l'eau du bain ? Certainement pas. La situation est, pour le moins, confuse, même s'il est toujours possible de trouver de vrais prêtres inspirés, intermédiaires naturels entre le monde visible et le monde invisible. Seul problème, il faut chercher parfois longtemps. Terminons néanmoins par une bonne nouvelle pour tous les prêtres à problèmes de libido : à la suite d'une demande formulée par le pape Jean-Paul II, l'archevêque Geraldo Agnelo a terminé le dossier qui autorisera les petites filles à servir la messe comme... enfants de chœur. Ça promet.
Pierre Jovanovic