Il est dit que "tout est écrit". On le trouve aussi bien dans les Évangiles que dans les sourates de Mahomet. L'homme n'a donc comme choix que celui d'accomplir son destin en fonction des lignes écrites par les dieux. Le Christ entre autres s'est fait crucifier sur une croix pour que les "Écritures soient accomplies" et environ 2 000 ans plus tard, Garry Kasparov s'est fait crucifier sur un échiquier à Philadelphie afin que les prophéties d'Arthur Clarke soient accomplies. Dans "2001 Odyssée de l'Espace", c'est l'ordinateur HAL qui gagne aux échecs contre Bormann, et le nom de HAL vient simplement du décalage d'une lettre en arrière des initiales d'IBM. Et c'est IBM qui a étalé Kasparov.
En effet, si jusqu'à présent les ordinateurs avaient battu les grands maîtres dans des matches "blitz" où le temps était limité, pour la première fois, samedi, le champion du monde en titre et génie des 64 cases, Garry Kasparov (aux commandes des noirs) a été battu par un ordinateur au cours du premier match conforme aux règlements des tournois "humains", soit 2 heures pour les 40 premiers coups, 2 heures pour les 20 suivants et 1 heure pour la finale.
Cette première dans l'histoire des échecs – et dans l'histoire des sciences humaines – appartient à IBM et à son ordinateur "Deep Blue" qui, en examinant 50 milliards de possibilités toutes les trois minutes, a brouillé l'esprit de Kasparov dès le 13e coup, nombre fatal s'il en est.
Au centre Thomas Watson d'IBM où se trouve le RS/6000 Super Symétrique, les programmeurs n'en crurent pas leurs yeux lorsque Kasparov a abandonné la partie (il s'est levé et a quitté la salle) au 37e coup après que le RS/6000 ait coincé son roi avec une combinaison vue six coups "à l'avance" parmi les 200 millions examinés chaque seconde.
Brrrr. Que Kasparov perde la première des six parties qui restent encore à jouer préfigure une nouvelle ère, celle où la machine sera plus "intelligente" que l'homme, collant ainsi parfaitement à l'ordinateur "psycho" HAL du livre de Clarke...
Ce que l'on peut conclure : si on colle le RS/6000 à la loi de la miniaturisation, on retrouvera cette machine à la maison dans environ 5 ans (peut-être moins), sans oublier qu'avec une puissance de calcul semblable, toute l'informatique d'une grande banque tiendra dans un distributeur de billets !
Après l'humiliante défaite de la semaine dernière, Garry Kasparov a réussi à battre le mainframe symétrique programmé par les ingénieurs d'IBM. Loin d'être une bonne nouvelle, la chronologie des matches opposant l'homme à la machine nous a prouvé que la distance qui les séparait s'est considérablement réduite au point que le champion du monde en titre a été obligé de s'entraîner très sérieusement avant chaque début pour en venir à bout. Même si "Deep Blue" a commis des erreurs grossières dans les fins de partie, les débuts et les milieux de partie n'ont pas été faciles pour Kasparov qui a reconnu le progrès considérable réalisé par l'ordinateur.
Avec une défaite, deux égalités et trois victoires, Deep Blue a prouvé que la réflexion artificielle égalait celle des meilleurs humains, même s'il lui manquait encore une certaine "vision" globale qui lui permettrait de ne pas se perdre en "pensées" inutiles devant certaines positions.
Selon Kasparov, dans 4 ou 5 ans, le frère ou cousin de Deep Blue sera encore plus difficile à battre. On l'imagine, dans 15 ans, ce sera peut-être impossible.
Pierre JOVANOVIC