Date: 1 JUIN 1993
LA TELE REND IDIOT, VIOLENT ET GROS
Les dernières études universitaires américaines indiquent que les effets de la télévision à haute dose sont désastreux pour le corps et surtout la tête, exclusivement abreuvée de violence, de sexe et de "bouffe". Principales victimes, les enfants.
DE NOTRE CORRESPONDANT AUX ÉTATS-UNIS PIERRE JOVANOVIC
Margot Smith a 8 ans. Le matin, en prenant son petit déjeuner et avant de se rendre à l'école, elle regarde les émissions du matin pendant une heure. L'après-midi, de retour de classe, elle suit les programmes pour enfants pendant une autre heure. Et le soir, pendant le dîner, elle accumule deux autres heures avant d'aller au lit. Total de la journée : 4 heures. Quatre heures d'émissions, pardon, de publicités (les dessins animés sont entrecoupés toutes les 3 ou 4 minutes par des spots) pour des céréales, des jeux violents ou des hamburgers. Et vingt autres millions de petites Margot ont passé quatre heures devant la télé, de la côte Est à la côte Ouest. Que risque Margot à être ainsi collée à l'écran ? L'Université du Nouveau-Mexique a découvert que l'activité de son métabolisme est comparable à celui d'un animal en hibernation : pas un muscle ne bouge, pas une cellule nerveuse en activité, hormis le strict minimum, à savoir le système optique qui transporte les images et le cerveau qui interprète le contenu, la plupart du temps totalement idiot et insipide. Autre découverte directement liée à cette inactivité, l'augmentation du taux de cholestérol, plus élevé chez les enfants qui regardent la TV au rythme de trois ou quatre heures par jour que chez les bambins qui jouent seuls ou en groupe, sans télé. Mieux, chaque heure accumulée devant la télé augmente le risque d'obésité de 2%. Mais ce n'est pas tout : regarder la télé pousse aussi le sujet à manger n'importe quoi, en fait le plus rapide à préparer, comme par exemple les hamburgers surgelés (!), dont le temps nécessaire à la cuisson est inférieur ou égal à la durée d'une pause publicitaire moyenne. "Les enfants qui passent parfois cinq heures sont les plus enclins à devenir obèses", a déclaré le Dr Strasburger.
Les statistiques lui donnent raison : en 15 ans, le nombre de petits "gros" américains (âgés de 6 à 11 ans) a augmenté de 54%, portant la moyenne américaine d'enfants obèses à 25%, un chiffre vertigineux qui recoupe les statistiques du panel Nielsen indiquant qu'un enfant passe chaque semaine 22 heures, moyenne nationale, devant le poste. Et la corrélation entre le temps passé devant la télévision et l'obésité a été confirmée par une étude de l'Université de Memphis qui a établi que la quantité d'énergie dépensée par le métabolisme d'un sujet vissé à la télé est inférieure à l'énergie dépensée par le même sujet lorsque celui-ci ne fait rien et ne regarde pas la télé !!! Inévitablement, plus d'un chercheur n'a pu s'empêcher d'établir une correspondance entre cet état de veille et l'hypnose.
33 000 MEURTRES VUS À LA TÉLÉ
Si l'on passe au contenu des programmes regardés par les enfants, on découvre alors l'étendue du désastre. Par exemple, si on effectue un arrêt sur image dans la vie d'un enfant de 16 ans, on apprend ainsi que depuis qu'il est en âge de suivre les programmes TV, il a assisté et enregistré 33 000 meurtres issus de 200 000 actes de violence (bagarres, tortures, scènes de ménage et autres violences quotidiennes). Illustration pratique de l'influence des programmes télé, même sur les bébés, ce record américain battu à Los Angeles en mai 1993, celui du plus jeune "criminel" : un garçon de 4 ans a vu le pistolet de son père sur une chaise, s'en est saisi et a vidé le chargeur sur son cousin de 3 ans "pour faire comme à la télé". Rien d'étonnant à cela puisqu'il n'est pas rare de voir des parents installer non seulement la télé, mais aussi le magnétoscope dans la chambre des enfants, à peine âgés de 3 ans.
Quelle est la répercussion de ces 200 000 actes de violence et de ces 33 000 meurtres dans la tête d'un enfant devenu adulte ? Pour le Dr Branden Centerwall de l'Université de Washington, les conséquences sont claires puisque selon lui, "l'augmentation du nombre d'homicides est directement liée à l'introduction de la télévision dans les salons". Ainsi, entre 1945 (équipement télé des ménages 0%) et 1974 (équipement 90%), le nombre des homicides a augmenté de 93%. Certes, aux États-Unis, la législation autorise la vente libre d'armes et avec 250 millions d'armes, le Dr Centerwall s'est dit que son chiffre, consternant, était hors proportion. Il a donc effectué un recoupement avec un pays disposant d'un équipement télé comparable à celui de l'Amérique mais où les armes ne sont pas en vente libre. Et il a trouvé un chiffre identique au Canada où le nombre d'homicides, sur la même période, a augmenté de 92%.
En revanche, en Afrique du Sud où la télévision n'a été introduite qu'en 1974, le taux d'homicides avait baissé de 7%, pour reprendre une inflation immédiate et galopante aussitôt après l'arrivée de la boîte à images. Les juges américains des tribunaux pour enfants ne savent plus comment rendre leurs verdicts, conscients que l'esprit d'un enfant est encore plus impressionnable par la télévision que celui d'un adulte. Illustration de leur dilemme : deux adolescentes, assez grosses il est vrai, de 15 et 16 ans, après avoir vu un feuilleton où deux élèves réglaient son compte à un enseignant, ont voulu les imiter et ont planté un couteau dans le ventre de leur professeur. Seul problème, elles ne savaient pas qu'un couteau, aussi acéré soit-il, ne tue pas du premier coup, contrairement à la télé.
SEX, TV AND BABIES
Idem pour le sexe. S'il est toujours impossible de montrer des scènes explicites, contrairement à l'Europe, les producteurs ont réussi à détourner ces interdits et à aborder le sexe par des chemins variés. Dernière avancée des producteurs d'Hollywood, dûment constatée par le très sérieux magazine "Electronics Media" : tout programme sulfureux qui, par la levée des boucliers qu'il provoque, attire l'attention. Ainsi, dans un téléfilm "Killing me softly" (Tue-moi doucement), traitant de l'euthanasie, on peut voir le mari dansant avec le cadavre de sa femme, ce qui est une manière on ne peut plus originale d'aborder la mort. Pour les adolescents, la masturbation et l'homosexualité représentent un sujet vendeur et plusieurs séries encouragent directement les adolescentes, non plus à essayer avec les garçons – trop banal –, mais avec les filles "pour voir si c'est meilleur". Avec le sexe omniprésent, 1,1 million d'Américaines entre 15 et 19 ans se retrouvent enceintes chaque année et affrontent les pires problèmes.
Et lorsque les ligues morales accusent les dirigeants d'Hollywood de prostitution, ceux-ci rétorquent que si personne ne regardait ce genre d'émission, jamais les studios ne les produiraient. L'argument est aussi facile qu'hélas implacable.
Pierre Jovanovic